Le rapport des sociétés à leur passé

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  • Il existe des relations entre les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France. Histoire et mémoire ont en commun d’être un récit sur le passé. Mais ce récit n’est pas le même.
  • Pour une synthèse des connaissances, une autre fiche sur ce sujet est disponible: Le rapport des sociétés à leur passé (Résumé)

 

Attention !

Histoire: connaissance distanciée des événements. Il s’agit d’une reconstruction du passé qui se veut objective, universelle, au plus près de la vérité.
Mémoire: façon dont on se souvient du passé. Elle est toujours subjective, car elle sélectionne des informations en fonction de la personnalité de celui qui se souvient.

Cependant, histoire et mémoire entretiennent des relations.

 

Du 1er septembre 1939 au 8 mai 1945 en Europe,  l’évolution politique de la France est marquée par les éléments suivants au niveau de l’État:

  1. Le GPRF, d’abord à Alger puis à Paris [1944/1946] De Gaulle en est le Président(juin 1944/juillet 1946).
  2.  Une Assemblée nationale constituante, [Novembre 1945 à Juin 1946] de Gaulle est en désaccord avec elle, il démissionne.
  3.  4e République, [Octobre 1946 à octobre 58] De Gaulle en est le dernier Premier ministre, président du conseil. De Gaulle revient au pouvoir à cause de la guerre d’Algérie [1954 à 1962].
  4.  5e République [1958 à nos jours]. De Gaulle en est le premier président, il fait deux mandat mais ne termine pas le deuxième.

 

Problématique: Quelle analyse les historiens font-ils des mémoires de la Seconde Guerre mondiale ? Quelles sont les étapes qui marquent la mise en place et l’évolution de ses mémoires ?

 

I – Première étape: de la fin de la Seconde Guerre mondiale [1944/1945], jusque dans les années 70 du XXe siècle, une mémoire résistancialiste

 

Mémoire résistancialiste: considère que durant la Seconde Guerre mondiale et dès le début du conflit la majorité de la population française à résister. Elle a combattu l’occupant nazi et le régime de Vichy et a contribué à la libération de la France.

La mémoire résistancialiste et patriotique elle souligne l’amour de la  patrie .

L’expression résistancialiste est dû à l’historien Henri Rousso, issue de son ouvrage Le syndrome de Vichy, paru en 1990.

 

Première caractéristique: la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est définie, à la Libération en 1944, par Charles de Gaulle et les gaullistes.

Pour ceux qui ont résisté dans les FFL, cette mémoire résistancialiste leur permette d’atteindre deux objectifs:

  •  Affirmer la grandeur et la puissance de la France. Justifier sa position dans le camp des vainqueurs. Sans cela, l’occupation de la France par les États-Unis était inévitable, un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU impossible
  •  Au niveau national atteindre les buts suivants :
  1. Rassembler des Français  divisés  en leur envoyant une image positive d’eux-mêmes
  2. Permettre à Charles de Gaulle de continuer à jouer un rôle politique important.
  3. Affirmer la fidélité du pays aux valeurs de la République et son attachement à une démocratie libérale. Pour les gaullistes, l’État (la République) son régime politique (démocratie libérale) et donc la France étaient là où ses valeurs étaient défendues, à Londres avec les FFL. La République et l’État pour les gaullistes ne peuvent pas être tenus pour responsable de la politique de Vichy. Ils considèrent l’existence de ce dernier comme illégal. Ces idées sont reprises par l’État en France jusque dans les années 90

 

Deuxième caractéristique: une mémoire existentialiste plurielle.

 

Reprise par d’autres acteurs importants de la Seconde Guerre mondiale. Montre la grande diversité des mémoires sur laquelle l’historien doit travailler. Les gaullistes, politiquement plutôt à droite, ne sont pas les seuls à revendiquer la mémoire résistancialiste. Il y a aussi les communistes, situé à gauche. Pour eux l’adoption de la mémoire résistancialiste pour définir leur attitude durant la Seconde Guerre mondiale est un moyen d’atteindre les objectifs suivants :

  •  Renforcer leur influence sur les Français, déjà importante.  Légitimer , grâce à la résistance, la reconquête légale du pouvoir politique. La mémoire résistancialiste devient un enjeu important.
  • Faire oublier certains faits:
  1. Pacte de non-agression entre communiste (URSS) et nazi (Allemagne) en août 1939 jusqu’en juin 1941
  2. Tous les communistes n’ont pas résisté et le Parti communiste, ses membres, se sont divisés (non-unifies) par rapport au pacte de non-agression

 

Troisième caractéristiques:  une mémoire résistancialiste qui devient officielle, celle de l’État, la renforçant.

 

  •  Sous la IVe République [1944-1958]:
  1. L’adoption des lois d’amnistie en 1947, 1951, 1953 mettent fin à l’épuration. Atténuent le souvenir de la collaboration et celui du pourcentage de la population française y participant durant la Seconde Guerre mondiale. S’il n’y a plus de collaborateurs, il ne reste que des résistants à célébrer.
  2. En 1954, loi créant une journée nationale de la déportation. Le devoir de mémoire (moral et civique) du citoyen se fait au profit des déportés associés uniquement aux résistants. Ils sont les plus nombreux à être revenus des camps, plus connus, influents et structurés.
  3. La censure par l’état d’une image du film documentaire d’Alain Resnais intitulé Nuit et brouillard. Cette image montrant un gendarme français montant la garde devant un camp d’internement pour juifs étrangers dévoile la collaboration de l’État.
  •  Sous la Ve République, durant la présidence de Charles de Gaulle [1958/1965, et 1965/1969]. Mise en place d’une politique mémorielle, une politique rappelant une mémoire, ici la mémoire résistancialiste. Permet de rassembler les Français divisés [guerre d’Algérie 54-62] et le retour au pouvoir politique de Charles de Gaulle:
  1. Le 18 juin 1960 inauguration de la France combattante au Mont Valérien, près de Paris
  2. En 1962, le concours national de la Résistance et de la Déportation est institué dans les collèges et lycées.
  3. En 1964, le corps de Jean Moulin entre au Panthéon à Paris.

 

Quatrième caractéristique: une mémoire résistancialiste très présente dans l’opinion.

 

  •  Elle est reprise par des forces politiques importantes. Aussi bien les communistes au début de la 4e République que l’État et les gaullistes qui dirigent la 5e République [1974/1981]
  •  Elle parvient à influencer l’écriture de l’histoire après la Seconde Guerre mondiale. Le travail des historiens a, durant cette période, les aspects suivants:
  1. Beaucoup d’historiens ne s’intéressent ni à la Seconde Guerre mondiale ni aux différents courants de la résistance.
  2. Les historiens n’ont pas accès aux Archives de l’État sur la Seconde Guerre mondiale. Elles ne leur seront ouvertes qu’à partir de 1979
  3. Certains historiens la reprennent en partie à leur compte. Elle alimente certaines théories comme le bouclier et l’épée dans l’ouvrage de Robert Aron, L’Histoire de Vichy, paru en 1954. Charles De Gaulle, (l’épée) et Pétain (bouclier) se seraient entendu pour défendre la France grâce à une politique de collaboration simulée en attendant que Charles de Gaulle sois suffisamment fort pour battre l’Allemagne. Aaron a eu accès aux archives du procès de Pétain.
  •  Elle est reprise par une partie des Français. En effet cette mémoire résistancialiste leur donne une image positive d’eux-même par rapport à de comportements qu’ont pu avoir une majorité d’entre eux:
  1. Soutien au régime de Vichy entre 1940 et  1942 
  2. L’attentisme, défini par Henri Rousso, c’est le fait de s’accommoder des circonstances (des défaites, de l’occupation, de la collaboration) pour pouvoir survivre dans des conditions difficiles.

 

Cinquième caractéristique: une mémoire résistancialiste qui ne devient pas une mémoire sociale.
Ce n’est pas celle de la majorité des français, cette mémoire connaît trois échecs:

 

  •  Elle ne met pas un terme aux divisions des Français:
  1. Opposants/Partisans de Pétain. Il est jugé en 1945, condamné à mort, sa peine est commuée en prison à vie par Charles de Gaulle, il meurt en 1951. Ses partisans continue de s’exprimer et à faire preuve de reconnaissance
  2. Gaullistes/Communistes ou aussi, Droite/Partie de la gauche. Nourrie par la mémoire résistancialiste, une conquête de pouvoir politique, se renforce avec le développement de la guerre froide.
  •  Absence de reconnaissance de la diversité des mémoires des autres victimes des nazis ou de Vichy en dehors de leur politique raciale. Il s’agit des groupes suivants ayant été déporté:
  1.  Des militaires, des soldats français vaincus en 1940, envoyés en camps de prisonniers en Allemagne. Les « Malgré-Nous« , les Alsaciens et Lorrains engagés de force dans l’armée allemande dès 1940.
  2. Des civils: civils français réquisitionnés à partir de 1942 dans le cadre du STO, mais aussi des homosexuels. Ils sont déportés vers l’Allemagne. Il y a aussi des opposants politiques non-résistants, des otages ou des victimes de rafles.
  • Absence de reconnaissance de la spécificité de la mémoire des déportés à cause de la politique raciale des nazis: les Juifs et les Tziganes. La différence entre camps de concentration et d’extermination n’est pas établie avant le début des années 60

 

II – Deuxième étape, des années 70 à nos jours

 

Premier Aspect: la remise en question de la mémoire résistancialiste et de sa place dominante.

 

  •  En début de période, un contexte nouveau. Il fragilise les constructions mémoriales de la période précédente. Il est marqué par les deux faits suivants:
  1. Arrivée à l’âge adulte à la fin des années 60 d’une génération n’ayant pas connu la guerre. Une partie de ces individus, notamment les étudiants à Paris, s’engagent dans la contestation de l’ordre et les idées établis. Explique en partie la crise de mai 68 en France.
  2. Recul de l’influence de deux partisans de la mémoire résistancialiste. C’est un autre aspect de la crise de mai 1968. Le premier partisan est Charles de Gaulle, il démissionne en 69 et meurt en 70. Le deuxième partisan regroupe les communistes
  •  Dans les années 70, l’intérêt pour la collaboration:
  1.  Le film-documentaire de Marcel Ophüls, Le chagrin et la pitié, crée en 1969, sorti en 1971. Se présente comme la chronique d’une ville française durant l’occupation, Clermont-Ferrand. Signale deux autres attitudes: l’attentisme de la majorité, la collaboration d’une minorité, soit par intérêt soit par convictions idéologiques. Ce film sera interdit de diffusion télé jusqu’en 1981
  2. Le cas Paul Touvier. En 1972 des protestation éclatent puisqu’il est gracié par le nouveau président de la République, Georges Pompidou. Il était un des chefs de la milice, politique du régime de Vichy, à Lyon.
  3. L’ouvrage de l’Américain Robert Paxton, La France de Vichy, paru en 1973. Montre que la collaboration n’a pas été imposée par l’Allemagne nazie mais recherchée par le régime de Vichy pour faciliter la mise en œuvre d’un projet élaboré. Ce régime et donc par nature « Autoritaire, antisémite et collaborateur ».
  • Le mythe de la mémoire résistancialiste est progressivement remplacé par un autre tout aussi trompeur. Celui d’une France ayant massivement collaboré, alors que selon les historiens, 5 % des Français l’ont réellement fait. Cette idée est présente particulièrement chez les jeunes générations qui voient là moyen de s’opposer à leurs parents et à l’ordre établi.
  • La prise de conscience de la diversité de la résistance à partir des années 80:
  1. Confirmation de la diversité de la résistance entraînant des oppositions. L’opposition entre les FFI, FFL. Il y a aussi les divers courants à l’intérieur des FFI et notamment les FTP, communiste.
  2. Les motivations des résistants: Jean Moulin aurait été un des agents de l’URSS.
  3. Les relations de certains résistants avec le régime de Vichy. Celles, notamment, concernant le président de la République française François Mitterrand (1981, 1995). Il s’agit des visygos ou vichysto-résistants qui défendent certaines valeurs du régime de Vichy mais qui refusent de la défaite militaire et la collaboration.
  • Affirmation de plus en plus importante dans la résistance des Justes parmi les nations. Titre donné par l’État d’Israël récompensant ceux qui ont protégé les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Un hommage national leur est rendu, en 2007, par Jacques Chirac.

 

Deuxième Aspect: l’émergence de la mémoire de la Shoah.
Cette dernière va occuper une place de plus en plus importantes dans celles de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui va souligner la responsabilité du régime de Vichy et de la France dans le génocide des Juifs:

 

  • Des circonstances nouvelles:
  1. Les populations juives, qu’elles aient -ou non- la nationalité française, vont interpréter la Shoah comme une partie de leur histoire et vouloir connaître la vérité. Emploie du terme hébreu Shoah à la place de Holocauste.
  2. Le procès d’Adolf Eichmann, en 1961, à Jérusalem en Israël. Il a été nommé, en 1942, comme administrateur des train transportant les Juifs. Il est condamné à mort et pendu.
  • Les guerres entre Israël et les pays arabes voisins. Ceux-ci n’acceptent pas la création d’Israël, dans une partie du monde la Palestine, qu’il considère comme exclusivement arabe. Ces guerres ont eu lieu en 47, 48, 56,67, 73. Elles sont perçues comme un nouveau danger de destruction par la communauté juive.
  • L’arrivée à l’âge adulte de la génération qui était enfant durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a envie de savoir ce qu’il s’est passé.  Elle  se bat pour que soient reconnus les droits des survivant et des héritiers ainsi que la responsabilité des coupables, personne ou état.
  • L’arrivée au pouvoir en France, des années 90, d’une nouvelle génération  d’hommes politiques  n’ayant pas ou peu connu la guerre. Leur perception de leur mémoire est beaucoup moins influencé par les événements.
  • Le rôle des acteurs de la société civile, usant des moyens suivants:
  1. Des  œuvres  d’audiovisuel à succès important.
  2. L’écrit sous diverses formes: des ouvrages d’historiens comme celui de Robert PaxtonVichy et les Juifs (1981). Les historiens bénéficient à partir de la fin des  années 70  d’un accès plus facile aux archives publiques. Ou encore, des  enquêtes de journalistes .
  3. Développement de plainte pour crime contre l’humanité et de procédures judiciaires. Une loi de 1974 rend ces crimes  imperceptibles . Dans ces procédures judiciaires, les parties civiles (les victimes) ne sont pas toujours d’origine juive. Elles concernent 4 personnes:  Klaus Barbie ,  Paul Touvier ,  Maurice Papon ,  Robert Bousquet . Lenteur des procédures interprétée comme une volonté de la Ve Répubique à cacher sa complaisance vis-à-vis de certains fonctionnaires de Vichy ; ou moyen d’empêcher la divulgation d’informations remettant en question la mémoire résistancialiste. La participation des historiens comme « témoins » lors de ces procès les a divisé. Par leur connaissance de l’histoire, ils pouvaient éclairer les jurés. Cependant ils pouvaient être instrumentalisés par la justice, pas d’accès aux dossiers d’instructions, ne pouvaient répondre qu’aux questions posées et réponses moins précises que leurs ouvrages.
  • L’évolution de l’attitude des autorités de l’Etat de la Ve République:
  1. Sous la présidence de François Mitterrand:
    1. Loi Gayssot en 1990: la négation de la Shoah devient un délie.
    2. Aapparition du courant du pensée du « révisionnisme » chez les historiens: les camps d’exterminations sont considérés comme une création des Alliés et des Juifs. Le « négationnisme » illustre la même pensée de la part de toutes personnes n’étant pas historien.
    3. En 1993, le 16 Juillet devient l’anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv, une journée nationale.
  2. Sous la présidence de Jacques Chirac, en relation avec la Rafle du Vel d’Hiv:
    1. En 1995, reconnaissance officielle de la responsabilité de l’Etat français
    2. En 2000, le dimanche le plus proche du 16 Juillet devient une journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites ainsi que d’hommage aux Juifs de France

 

Troisième Aspect: Depuis les 90’s, les historiens critiquent les orientations du devoir de mémoire tels qu’ils sont définis par les Hommes politiques et l’Etat.
A la notion de devoir de mémoire, les spécialistes préfèrent celle de «  travail de mémoire  »

 

  • Multiplication des lois mémorielles [1990, deux en 2001, 2005]. Mise en place de journée commémorative et de monuments. Cependant, certains de ces avancées empêchent les historiens de travailler puisqu’elles leur dictent une « vérité » de l’Etat incontestable. En 2008, mise en place de l’association « La liberté pour l’Histoire » par les historiens pour lutter contre ce fléau.
  • La mise en place, par les hommes politiques, de la prise en charge des mémoires de la seconde guerre mondiale par les établissements scolaire:
    • En 2007, lecture obligatoire de la lettre de GUY MOCQUET
    • En Août 2008, chaque élève de CM2 doit se souvenir d’un enfant Juif déporté. Cette proposition sera abandonnée.

 

Conclusion

Dans l’Histoire des mémoires de la Seconde Guerre Mondiale, on peut distinguer deux périodes:

  • Celle où une mémoire influence le travail des historiens
  • A partir des 70’s, le travail des historiens accompagnent l’émergence d’autres mémoires

L’historien Henri Rousso défend la théorie de l’existence de cycle mémorielle à propos d’événement douloureux comme la Seconde Guerre Mondiale:

  • 1er cycle: celui de l’amnésie. Il est caractérisé par l’oublie de certains événements et la mise en place d’une mémoire officielle
  • 2ème cycle: celui de l’anamnèse. La prise de conscience, longtemps après les faits, d’événements occultés. Il a plusieurs mémoires et certains parviennent à s’imposer au détriment des autres.
  • 3ème cycle: celui de l’hypermnésie. Un excès de mémoire, notamment celle de la participation de Vichy dans le Génocide Juif.

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